Vous allez rire…
C’est l’histoire d’un mec mis au défi, dans un cénacle de qualité façon salon Verdurin, de résumer La Recherche en une seule phrase (fût-elle de dimension proustienne) et qui se lance comme on dirait s’exécute :
« C’est l’histoire d’un mec qui se lance le défi de restituer fidèlement son paradis perdu par le moyen du langage, commence évidemment par tâtonner, par dire je au tout début (erreur de néophyte) avant de s’apercevoir à la relecture qu’il se ment, biaise, prend du recul, refonde ses plans, change les noms, trafique les repères, revient au je après avoir compris que Jean sonnait encore plus faux, noircit des kilomètres de notes, empile des temples de cahiers caviardés à mesure, pour s’apercevoir au bout du bout d’une vie contrainte et 3000 pages format Pleïade qu’il était parti sur la pire des hypothèses et n’a donc pu atteindre son objectif premier (c’est souvent le cas dans une recherche…) mais n’en a pas moins, de rature en repentir, mis au monde infiniment mieux. »
Fin de l’histoire et flop total, vous vous en doutez. Un cénacle de fidèles pardonne rarement à qui brocarde et/ou récupère ses idoles : on ne rigole pas avec le message des dieux…Je suis sûr que vous-même êtes un rien déçu : on ne devrait jamais commencer une histoire par vous allez rire. Surtout si l’histoire vraie du mec qui raconte l’histoire du mec (vous la connaissiez ?…) est bien plus bêtement banale que drôle…
Quand il est entré dans La Recherche pour la première fois [c’était par la porte latérale d’Un amour de Swann en Livre de poche et par pure autodiscipline (cf 30)] il avait aussitôt exécré. Comment se reconnaître ou même se chercher, il faut dire, en qui vient d’une autre époque, d’un autre monde appelé à d’autres priorités, qui parle une autre langue où toute esquisse d’intrigue ou d’action s’enlise à chaque phrase dans le décor chichiteux qui l’aspire ?…
Osez me dire, vous, que vous vous êtes pâmé direct !
Et puis, et puis…
Peut-être les mots constitutifs dudit décor ont-ils fini par jouer entre eux avec votre mémoire dans l’espace-temps du texte, d’échos en effacements, en avatars, en dérobades, en résurgences, comme font les sons – pourtant insignifiants en eux-mêmes – d’habiles variations musicales sur un thème qui n’était pas votre genre, jusqu’à vous le rendre désirable et nécessairement beau ?
La maîtrise des échos suscite parfois une profondeur plus vraie que nature.
Ceux d’entre vous qui auront déjà lu II, Vi ou VII ont dû comprendre que j’évoquais ici l’enjeu ultime de cette écriture dite (justement) de recherche et que j’ai çà et là désigné – non sans précautions oratoires tant il risque de prêter à confusion – par le terme fort d’exaltation. Les nouveaux venus, quant à eux, se renseigneront en (45) s’ils ne veulent pas s’y tromper.
L’exaltation, oui, rien moins, mais vécue alors en tant que lecteur… Ce vif sentiment d’être à force, de faux souvenirs en réminiscences, investi au plus profond d’une mémoire antérieure d’appoint qui vous fera désormais appréhender les perspectives du même espace quotidien – le vôtre, si vulgaire soit-il – comme du haut d’une tour : de beaucoup plus haut et beaucoup plus loin…
En ce temps-là, mais cette fois en tant qu’auteur débutant [ceux qui ont lu (3) se souviennent, les autres pouvant s’y reporter fissa] force m’avait déjà été d’admettre que la nature même du langage m’interdirait toujours d’exprimer ce que j’aurais eu le plus à cœur de transmettre. Comment notre looser magnifique ne me serait-il pas devenu un indépassable modèle que la même résistance structurelle du Verbe à jamais restituer le meilleur de sa vie avait contraint de réaliser pour l’éternité beaucoup plus universel et exaltant qu’elle ?
Oui, mais voilà…
Suivre l’exemple d’un modèle présumé indépassable expose à des déconvenues, si tant est qu’il n’y condamne pas.
Allez donc vous planter à votre tour devant votre vie pas plus exceptionnelle qu’une autre, et donnez-vous pour objectif d’en dire la vérité, rien que la vérité et toute la vérité par les moyens d’un Verbe qui, quoi que vous fassiez, ne lui sera jamais homothétique !… Quand vous seriez aussi habile que Marcel à contourner l’obstacle de ses conventions en jouant – sur la même longue distance – d’une rhétorique textuelle des plus sophistiquées, quand vous vous en bricoleriez une à votre seul usage en vous servant çà et là dans la panoplie tropique existante, que vous semblera au bout du bout votre exaltant échec de plus que du Marcel au petit pied ?
On a quand même son orgueil, merde !
Alors oui ! Puisqu’il s’avérait possible de dire en revanche mieux que soi grâce, en quelque sorte, aux obstacles du langage, pourquoi ne pas se risquer à çà et là les accroître, ces obstacles ? Pourquoi ne pas désormais renoncer dans mes propres fictions – où rien, par définition, ne m’engageait à aucune vérité – à la vanité narcissique de m’y révéler fût-ce par défaut (moi, mon père, ma mère, mes aïeux, ma solitude, mes amours, mes phobies, mes gifles, mes viols, mes cancers, mon combat, mes orgelets…) à charge impérative d’y placer en contrepartie la barre des conventions verbales toujours plus haut ?
Ce d’autant, depuis Marcel, que les avancées prodigieuses de l’outil numérique le permettaient…
Ceux qui auront lu II ou VI auront compris que j’évoque ici, outre l’une des raisons liminaires de ce que le mec nomme en (4) sa stratégie des contraintes, celle aussi de sa réticence croissante à l’endroit de tout égocentrisme romancé – comme tel aussi libéralement indiscutable que démagogique – relooké mode sous le néologisme d’autofiction.
Comment les mêmes ne s’ébaudiraient-ils pas dans la foulée de trouver en l’ultime chapitre de ce site et non des moindres, par bribes de ses courriels les plus intimes, le must des souvenirs juvéniles de qui n’a donc cessé de combattre la tentation autobiographique de toute son âme ? Ceux qui auront lu (12) se porteront sans doute garants que des circonstances indépendantes de sa volonté l’ont contraint – c’est le mot – d’ainsi tenter de prouver qu’un auteur matérialiste (formaliste, oulipien, de recherche…) peut aussi en posséder une, fût-elle assignée à son corps mortel et assistée d’un ordinateur accessoirement augmenté d’une IA… N’empêche ! Vous auriez tout de bon, cette fois, raison d’en rire…
Si vous acceptez de le vouloir nous appellerons Fabrice (de faber : celui qui fait, et se fait en faisant…) le premier de mes correspondants confidents et accoucheurs malgré lui et malgré moi.
Fils de très proches amis d’enfance enseignants laïques, Fabrice était au début de nos échanges haut cadre commercial dans l’une de ces firmes tentaculaires dont on taira le sigle, notamment impliquée (je le précise pour juste expliquer, çà et là, certaines de mes allusions à ce domaine) dans la logistique internationale des productions céréalières.
Croyant et pratiquant par ailleurs, fervent de rugby et autres sports d’équipe, inconditionnel du modèle américain, peu concerné par l’Art réservé selon lui aux gogos (« Le marché de l’art est un bien pauvre marché, il n’a pas les caractéristiques d’un marché efficace, ni la liquidité, ni le volume de transactions, ni l’hétérogénéité des acteurs »…) et littérairement intéressé à la seule science-fiction, sans doute nos relations s’en seraient-elles tenues à ces piques mouchetées d’apéros occasionnels entre générations vouées à juste rigoler de leurs destins divergents peur, sinon, de devoir s’employer à refaire le monde et la nature humaine… Il fallut l’élection quasi sismique de Donald en 2016 (ce n’était pourtant que la première…) pour soudain transformer d’un commun désir nos désinvoltes brèves de comptoir, via les distantes commodités d’Internet, en très respectueuses, très sérieuses et très idéologiques longues d’écritoire…
Pour une meilleure compréhension des attentes de chacun, vous trouverez ci-contre nos premiers échanges (13), à commencer par le mail déclencheur de Fabrice à l’adresse d’un groupe d’amis communs.
13
Pas de panique pour autant, cher lecteur ! N’en déplaise à votre conscience citoyenne, pas question de vous infliger ici cinq cents pages (inabouties) de passes d’armes politiques désordonnées (façon shadock versus gibi) entre le looser égalitariste impénitent et le social-démocrate exemplaire. Même si tout s’avère politique au bout du bout qui impacte si modestement que ce soit l’existence et le jugement d’autrui, vous vous doutez bien que ça n’est pas présentement mon sujet. Mais comment deux individus de bonne foi (ou de bon doute…) qu’aucune compétition forcée ni objectif d’argent, de pouvoir ou de prestige n’impose de devoir vaincre l’autre à l’aune d’aucun scrutin ni visée d’aucun podium, et qui ne sauraient en conséquence avoir de véritable enjeu que de le convaincre, cet autre, ce prochain, du bien fondé de ses divergences existentielles, pourraient-ils faire l’impasse de ce qui justement les fonde et n’a cessé d’accentuer leur distance ?
D’où l’exigence d’étayer ou en tout cas d’accompagner l’argumentaire en cours, ici et là, du récit de telles circonstances fortuites – évènement sismique, accident personnel de parcours ou simple incident, spectacle, rencontre, lecture… – qui avaient su infléchir d’une quelconque façon la vision que chacun avait du monde et lui faire au moins comprendre que ses goûts ni ses convictions (dites parfois valeurs par les imbéciles qui s’y accrochent) n’étaient irréductiblement inscrits dans ses gènes…
Comment, par exemple, n’aurions-nous pas tôt ou tard souhaité dissiper l’un pour l’autre autant que pour nous-mêmes le double mystère de ce qui avait présidé à nos choix de (vraie) vie ? Moi pour lui de ce qu’il appelait quasi religieusement ma vocation sans véritable plan de carrière, lui pour moi d’une carrière manifestement étrangère à tout ce qui serait qualifiable de vocation…
J’avais cet avantage d’avoir connu ses parents dès avant sa naissance, lui ne connaissait rien des miens ni de mon enfance. D’où l’habitude bientôt prise entre deux de nos assauts d’idées pures, histoire de lui épargner à cet égard tout préjugé réducteur du style « c’est son milieu artiste » ou « c’est un don du ciel », de confidences scrupuleusement mémorielles n’exigeant quant à elles aucune riposte. Du genre donc – dussent mes amis texticiens survivants en faire des gorges chaudes – mon père, ma mère, mes aïeux, ma solitude…
Ces courriels autobiographiques comme qui dirait en aparté, classés Souvenirs, souvenirs… dans leur ordre quasi chronologique depuis leur épisode pilote mais ici renumérotés bleu pour éviter la confusion, constituent l’essentiel des documents que ce chapitre VIII vous promettait. Leur relative indépendance vous les rendra on ne peut plus accessibles, j’espère, même en l’absence de leur contexte polémique. Sauf que…
Sauf qu’ils n’étaient pas les seuls ni les premiers, dans l’intégrale de nos diablogues, à présenter cet avantage : en près d’une décennie de chicanes au jour le jour, comment ne me serais-je pas dû de souvent préciser – à la demande ou non de mon correspondant – le sens que nous donnions l’un et l’autre à des concepts phares d’usage courant tant en littérature qu’en politique et cependant diablement ambigus (ne serait-ce que foi, liberté, égalité et fraternité, bien sûr, mais gauche et droite, mais justice, mais mérite, mais progrès, mais amour, mais beauté, mais bonheur…) ? Tels sont les courriels ou extraits de courriels que nous dirons sémantiques, numérotés rouge cette fois pour les distinguer des précédents.
Et ce n’est pas tout…
Il arrivait que les réponses de mon Fabrice tardent à me parvenir. Normal : lui travaillait encore à plein temps, moi plus – si tant est qu’un écrivain sans lecteurs l’ait jamais fait… L’aurais-je ignoré, les commentaires tous bords confondus des récents conflits sociaux sur l’âge de la retraite, la Sécu et la mise à mort programmée du service public me l’avaient clairement confirmé : n’appartiennent d’évidence à « la France qui travaille » que ceux qui vivent d’activités méritantes, paient des impôts en proportion de leur efficience et contribuent par leurs cotisations à la survie de leurs aînés. En tant que retraité non-imposable depuis ma démission de l’EN et worst-seller par vocation, je ne faisais quant à moi plus partie du club et bénéficiais donc – à l’instar des moines contemplatifs – d’un temps infiniment libre.
Comment n’en aurais-je pas profité pour tenter de le rebooster (surtout à l’époque des vœux, comme d’autres lui auraient dédié une prière…) en lui faisant cadeau de ce qu’un pédagogue littéraire sait faire de mieux hors la prose polémique ? telle relecture, par exemple, d’une éclairante anticipation ultralibérale injustement oubliée (22), tel sujet général traité façon Bac d’après une citation des Lumières (47), telle parabole d’aujourd’hui assortie de son exégèse et d’un vrai conte de Noël (50) ! Je les avais alors titrés Interludes avant de les renuméroter ici à votre intention couleur d’orange (et d’alerte). Gratis : vous le valez bien…
– Si vous êtes déjà (ou encore) un vrai de vrai travailleur et n’avez pas le temps de tout lire, sachez que les intitulés dont sont ci-contre coiffés tous les courriels (biographiques ou sémantiques) vous permettront malgré tout de sélectionner ceux de votre choix. L’essentiel pourra s’en comprendre – on l’espère – même en toute ignorance de leur contexte épistolaire…
– Si seul vous y intéresse le vécu de l’auteur, nul ne vous reprochera de n’en lire que les courriels numérotés bleu : les principales étapes s’en présentent dans l’ordre le plus chronologique possible jusqu’à son entrée dans la vraie vie. Sans tabou (comme ils disent…) il va sans dire.
– Si vous êtes moins curieux du factuel de son existence que de ses goûts et opinions personnels tels qu’ils pourraient bien investir de façon subliminale ses fictions formalistes les moins apparemment engagées, sachez que les courriels qualifiés de sémantiques et numérotés rouge sont à cet égard on ne peut plus cash – comme ils disent aussi – et sans langue de bois…
– Si vous ne vous souciez ni des opinions de l’auteur ni de son passé sur la double excellente raison que le politique et le fictif se discréditent l’un l’autre et que le passé n’est pas à refaire, si – soit dit autrement – vous vous retrouvez en ce dernier chapitre par ultime scrupule de curiosité, comme un lecteur blasé se jetterait sur le dénouement de la fiction pour juste s’assurer qu’il aura eu raison de ne pas perdre son temps à tout en lire, sachez qu’il vous reste quand même une option : tels qu’ils s’ouvrent largement sur l’avenir, les courriels numérotés orange vous permettront d’imaginer librement tant aux histoires qu’ils proposent qu’à l’ Histoire tout court une suite et un dénouement à votre goût.
– Si en revanche vous avez – et prenez bel et bien – le temps de tout lire dans l’ordre où ils ont été expédiés depuis le gag tellurique d’octobre 2016, sans doute constaterez-vous qu’en dépit du soin pris à en canaliser le propos, le biographique, le sémantique et l’idéologique s’entrecroiseront toujours inéluctablement dans toute texture conséquente, qu’elle soit à vocation apollinienne ou dionysiaque… Mais nous connaissant mieux désormais l’un l’autre, comment cela vous surprendrait-il ?
14 – Du pragmatisme…
15 – Du Bien, du Beau, du Vrai…
16 – De la Foi et de son commerce…
17 – Du confort matériel et moral…
18 – De l’inégalité…
19 – De l’égalité des chances…
20 – De l’héritage…
21 – Mon père…
22 – « Les condamnés à mort », de Claude Farrère…
23 – Du progrès…
24 – De la sémantique…
25 – De la cohérence…
26 – Du talent…
27 – Ma mère, ma grand-mère, ma grand-tante, mon confesseur…
28 – De la ruralité…
29 – Mon premier lecteur…
30 – Mes propres lectures…
31 – De la mondialisation libérale…
32 – Mon prof de français…
33 – Mon Paris…
34 – De l’espace vital…
35 – Mon mai 68…
36 – De l’esprit de compétition…
37 – Mon premier râteau…
38 – Mon régiment…
39 – Deux personnes…
40 – Le mie prigioni… (De la liberté et de la libération…)
41 – De l’esprit d’équipe…
42 – Mes trois spectres…
43 – Ma vie de château…
44 – Du romantisme…
45 – Ma première fiction éditable…
46 – Du mérite…
47 – Mes deuxième et troisième fictions éditées…
48 – De l’a-fidélité…
49 – L’Esprit des lois…
50 – Mon entrée en pédagogie…
51 – De l’intégrisme chrétien…
52 – Le riche homme et le mendiant…
14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52
Et maintenant (ou pas…) ?
– Si vous déplorez, à juste titre, que tous les concepts ambigus de l’idéologie ne soient pas ici traités, et que la série des souvenirs de l’auteur s’interrompe grosso modo à sa vingt-cinquième année, sachez – si vous ne les avez déjà lus – que les documents (10) et (12) vous fourniront sporadiquement à ce double égard quelques capitaux compléments d’information.
– Si vous vous êtes suffisamment intéressés à ce site pour en avoir déjà lu jusqu’à (10) et (12) et n’en restez pas moins sur votre faim, nul doute que vous appartenez à une génération de l’après-postmodernité, que vous vous appelez John (cf 12) et que vous êtes mieux placé que l’auteur pour savoir quelle suite éventuelle donner tant à son histoire qu’à ses histoires, et qu’à l’Histoire en général…